ANNAHENNE, LA LEGENDE DE L’ANCIEN ECRIT

 

 

 

 

 

 

Annabelle PIPON

Laurent FRANCOIS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2001/2002

Copyright PROSE COMBAT, tous droits réservés.

 

 

 

PRELUDE

 

 

Tranquille

Tranquille, tranquille, s'avance le héros de cette histoire. Protagoniste d'un chemin ailé aux portes d'un Eden, mélange merveilleux et cauchemardesque. Les elfes s'enivrent de son aura, magiques sont ses paroles. Transformer les cailloux en contes, changer les sourires en or. Mais son livre n'est pas relié ni serti de diamants rares, sinon plutôt mourir dans un coffre si faible. Non ses présences sont évangiles, qui abreuvent les peuples de la nuit de mythologie et comblent les esprits d'esquisses de syllabes ; sens opposés cachés derrière ses montagnes imaginaires, ce vagabond sans nom n'est qu'un mystère. Il n'existe que dans les tréfonds de chaque âme car ses doigts de fée ne peuvent toucher que la corde sensible du rêve.

Le poète est né d'un pacte avec la Lune. Demeurer éternel sans exister. Entre fait d'encre et de larmes, de rires et de pensées, telle restera sa Destinée. Chaque homme le rencontre en son crépuscule, quand le jour devient noir et la nuit glace, triste séjour entre Terre et Ciel. Serait-ce un ange qui s'éveille de ce chaos ? Serait-ce le Messie d'une croyance universelle mais que personne ne connaît ? L'univers seul pourrait nous éclairer. Mais de poussières d'étoiles il est constitué. Comme un solstice qui revient couramment mais jamais ne se saisit. Voici les aventures légendaires narrées par les effrits Miaudonaques. La vérité embarque le cœur s'épanouit. C'est parti.

 

Eclipse soudaine

Laissons-là notre héros solitaire, nous le retrouverons plus tard. Pour l'instant le chemin est sans encombre… Eclipsons-nous. Notre poète part avec son coefficient intellectuel et d'amour, telle une Lara Croft spirituelle. Laissons agir son inconscient, son vécu, son ressenti, sous forme d'inflexion nerveuse et qu'il devienne le pantin d'une force mystique qui habite là dans son cerveau. Qui croît en lui, au départ ? Personne, il n'est qu'une entité de matière grise non exploitable, noyée dans la masse. Pourtant il avance, il explore sa destinée… Pourquoi ? Quelles réponses est-il venu chercher ? De quelles questions est-il en quête ? Son inconscient se dévoilera au fur et à mesure… Nous explorerons contre son gré ses rêves les plus secrets et nous lèverons le voile sur ces actes manqués… Nous le dénuderons de toutes ces pensées, en sommes nous voyagerons dans les différentes dimensions de l'être humain. Mais pourquoi diable vouloir découvrir et analyser tous les rouages de cette magique alchimie ? Pourquoi ne pas laisser à une divinité quelconque le sort de s'en occuper ? Simplement parce que Notre Poète recèle de secrets indéniables. C'est lui qui a la clé de l'Evolution pour que l'homme puisse un jour être en paix avec lui-même

Désormais c'est à lui de découvrir sa vie, il ne sait pas encore que la Vie à besoin de son parcours. Avancer jusqu'au premier croisement c'est bien ; mais maintenant il faut faire un choix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre I

 

Il était une fois, dans le monde qui n'existait pas, un garçon appelé Annahenne. Il vivait à une époque que seuls les Djinns et les farfadets peuvent imaginer. Sa terre s'illuminait de deux soleils. Un noir contrôlé par les puissances de la forge, et un noir et blanc, qui changeait de couleur en fonction de l'Amour que portaient les habitants de cette planète en leur âme mutuelle. La légende racontait qu'en un âge trouble, les deux étoiles deviendraient nuit dans une effroyable fusion cosmique.

Pour éviter cette apocalypse, selon l'Ancien Ecrit, texte mythique gravé dans une météorite indestructible, les peuples de la Toundra devaient trouver un troisième soleil, blanc écarlate comme un couteau en pleine lumière. La fureur de l'énergie libérée anéantirait à jamais les forces du Mal. L'arme absolue est cachée dans un diamant d'innocence. Sa perte ou sa mort, sauverait la Vie.

La légende avait été peu à peu mise de côté. On en parlait comme d'un conte pour effrayer les enfants trop perturbateurs. Annahenne n'était jamais allé à l'Ecole, et pourtant toutes ses connaissances lui accordaient un don, celui de sentir les choses. Il jouait d'une flûte mélancolique et on le devinait souvent près de la cascade. Un peu rêveur, un peu efféminé. Mais d'un charisme et d'une fougue presque surnaturelle lorsqu'il s'agissait d'aider un ami. Un jour il fit une rencontre surprenante. Une nymphe vint à sa rencontre. Sa peau était d'une pâleur stupéfiante, blanche, telle un ivoire trop pur. Beauté fatale qui enracine ses pétales dans le cœur de quiconque croise son regard. Etrange regard ; stupéfiant noir des abîmes. Intense, profond, insondable. Une femme inaccessible et pourtant si proche. Désir inconscient de s'écarter d'elle quand elle sourit, de peur de rester figé à soi-même, perdu dans sa propre stupéfaction… Ses pas glissent doucement sur ce jardin des merveilles, frottant l'herbe gorgée de la rivière qui frémit sur son passage. Annahenne éclipse brutalement le décor, il ne voit plus qu'elle à travers les étoiles ; ses pieds ne touchent plus que le ciel. Une musique galactique se joint au ballet des steppes cosmiques. La nymphe devient déesse et démarre le rythme. Foudroyantes petites pirouettes qui ensorcèlent son corps de rêve, elle saute d'une galaxie à l'autre et dévore et virevolte et mange et croque de sa danse des nébuleuses crépitantes ; son sourire illumine l'horizon incertain et progressivement amène l'esprit vers un palais-mirage. Les portes s'ouvrent, rouges, dorées, de grands mages s'inclinent à son arrivée. Annahenne est pris de migraine. Folie spatiale ou vrai message il ne sait plus. Il avance pourtant sur le plancher magique qui dessine sur son chemin des Gargouilles et des figures comme dans un banquet d'Odin. Il tremble et la nymphe disparaît peu à peu ; un piège, une drogue ? Il faut continuer à voir. Il faut se battre. Il faut peut-être combattre. La victime des songes lève la tête, et soudainement est aspiré par un tunnel cylindrique qui tourne sur lui-même, cauchemardesque mécanique d'acier et d'or. Il sent tous ses membres qui s'envolent. Perte de conscience et perte de la chair, plus que l'instinct et l'inné, plus que le dernier nectar de la Vie. Une voix hurle du néant. TU ES L'ELU. Grave et acidulée. Existante et irréelle. Une rage ultime arrache Annahenne au vide. Noir, tout est noir… La crise respire… Annahenne est endormi, dégoulinant de sueur, allongé sur un lit de lierre dominant la cité. Xaléapolis s'ouvre à lui.

Il dort. Ce n'est encore qu'un enfant. Il lui reste beaucoup à apprendre. Il lui faut du repos. Il a atteint le seuil des rêves, il va se plonger dans les songes de la belle nymphe dont il est encore subjugué. Beauté fatale mais imaginaire, qui a marqué son cœur, comme le fer rouge la chair. Mélanges d'images et de paroles. TU ES L'ELU, résonne encore, voix suave qui se superpose au divin corps de la nymphe. Il sent pourtant que la beauté, la magie qu'il a goûtées n'étaient qu'éphémères. Son corps est douloureux. Dès que ces ressources vitales seront à leur maximum il devra affronter… Mais quoi ? Mais qui ? Mais où ? Le crépuscule tombe sur ce jour novateur, Xaléapolis attend le réveil d'Annahenne. Elle lui dira dès le lever du soleil, qu'il faut partir, se séparer, laisser d'un côté la mère et pousser en avant l'enfant. Xaléapolis ne veut pas voir partir l'enfant qu’elle a enfanté, pourtant elle doit se résigner. Elle sait qu'aujourd'hui il est l'élu. Elle va rester ici, pour veiller sur ses trésors et lui dira son itinéraire par delà les monts et les vaux pour accomplir son Destin. Le Destin. Elle lui enseignera les destinations et les itinéraires à emprunter pendant le long périple. Demain. Et puis il y aura les dernières recommandations. Demain. Mais pour l'instant seul le chant des cigales tel un souffle rauque règne sur la ville… Demain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre II

 

Annahenne s'éloigne l'âme en peine, tel un nouvel orphelin, mais surexcité par le voyage qui débute. Il a encore l'esprit tout embué de la belle nymphe. Il a emprunté le chemin que le vieux sage de la colline sacrée lui a indiqué ce matin. Il se remémore toutes ces paroles.

"Aller droit, toujours. Puis quand tu rencontreras le Destin, alors tu sauras." Vague. Très vague. Le jeune intrépide marche donc tout droit, des heures durant. La soif le tiraille. Le doute l'assaille. Dans quelle maille de ce filet se cache la Vérité ? Et si tout n'était que rêve. Et si tout n'était que mensonge. Pourquoi serait-il le fameux élu ? Et si c'était le désir qui guidait ses pensées ? Cette déesse, cette femme, incarnation de la volupté. Erotisme doucereux qui harcèle son être. Etre homme comme ils disent, et être trop heureux de vivre.

Annahenne avance, perdu dans toutes ces questions. Ne plus s'interroger simplement agir. Et marcher. Et encore marcher. Les soleils brûlent en leurs zéniths. D'Est en Ouest les rayons brûlent. Il s’assèche, sue entre les dunes désormais si lointaines de la cité. Ne pas s'arrêter. Aller droit toujours. Le sable se nourrit de ses pas. Lourds ; trop lourds. Chute. Traversée du désert. Plus d'affaires. Plus de flûte. Trop chaud, il enlève sa chemise. Torse nu, le pantalon dépareillé, grisonnant et trempé. Les cheveux épars. Au milieu de nulle part. Un nouveau-né sorti du néant. Flash. Lumière bleue sous ciel azur. Annahenne est renversé sa tête tourne et s'enflamme. Flash. Le désert a laissé place à une masure dans une forêt vierge. Un ruisseau coule. Enfin boire. Une présence se fait sentir autour de lui. Il se retourne mais ne voit rien.

_ "Ici" lâche une voix aigre-douce.

_ "Où ça ?

_ Mais là enfin !"

Annahenne baisse son regard et reste figé. Un petit nabot de quelques

pieds de haut, aux yeux verts vibrants sort de la Terre.

_ "Bienvenue dans mon royaume.

_ Je … Ce… Qui êtes-vous ?" lâche faiblement notre héros.

_ "Comment, vous ne vous rappelez pas ? Je suis Monsieur le Destin.

_ Monsieur le Destin ?

_ En personne !

Stupéfaction. Le Destin est un petit homme. Le jeune intrépide montre son incrédulité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre III

 

Lui qui s'était toujours imaginé que le Destin était une chose en laquelle on devrait croire et pas un être humain d'aussi petite taille que ce fût. Non en réalité il reste là bouche bée, décontenancé. Mais Monsieur le Destin après avoir décliné son identité, s'applique à résumer les tâches de son existence solitaire : Annahenne essaye d'être attentif malgré son éprouvant voyage et son étonnement toujours grandissant.

_ "… Vraiment en tant que personnage commandeur de la vie d'un humain, j'aurais aimé avoir un peu plus de considération de la part de l'espèce humaine. Malheureusement ils pensent tous qu'ils ont un ange gardien et cette manipulation mentale, idéologie naissante, accroît la mélancolie de ma mère Providence. Quant à moi, je fais mon boulot, avec beaucoup moins d'envies. Je suis tombé dans une attitude de paresse et d'attente. C'est pour cela que les gens doivent être malheureux sur Terre actuellement, je rêve et j'en oublie la vie de mes chérubins. Mais là n'est plus le problème puisque tu es venu me voir ! Ah ! je suis si heureux…"

Monsieur le Destin danse, fait des cabrioles devant Annahenne. Cette explosion de joie donne au nabot un air enfantin. Jamais Annahenne ne pouvait croire en cet instant que c'était cet homme qui tenait son destin dans ses mains. Tout à coup le Destin arrête son manège face à l'air ahuri du pauvre garçon. Il se réincarne en sage qu'il était. Reprend la parole visiblement gêné.

_ "Je ne me suis pas rendu compte que je vous ennuyais. Ah ! Visiblement vous êtes fatigué. Venez-vous reposer chez moi, je vous conterai pourquoi tous les chemins que vous auriez empruntés vous auraient conduit jusqu'à moi ! Venez maintenant."

Après un repos mérité dans une tente fraîche à l'ombre d'un dattier et d'une restauration faite de denrées exotiques, Annahenne a fait un tri dans ses pensées. Sa surprise a désormais laissé place à une joie avide de découvertes. Monsieur le Destin entièrement enveloppé dans un drap blanc qui met en valeur sa longue barbe poivre et sel, accentuant ainsi sa sagesse, proclame :

_ "Annahenne, tu as une âme pure et sensible. C'est sans doute pour ça que tu es l'élu. Ne parle pas, je connais toutes les questions qui palpitent dans ton esprit et qui agitent ta langue. Je vais te livrer ce que je veux que tu saches, le reste tu l'apprendras en fonction de tes erreurs et de celles des hommes ! Tu es poète, ta Mère Patrie et ta mère naturelle t'ont inculqué des valeurs morales rares enfouies dans ton cœur. Il va falloir que tu reconquières le monde, le délivrer du chaos dans lequel il s'enfonce. Le monde souffre, mais malgré le rôle que je dois jouer je ne peux cependant aller à l'encontre de certaines règles. Après tout les humains sont libres de faire ce que bon leur semble. Cette autodestruction a commencé depuis six décennies, mais l'heure est au changement, grâce à toi. Certains hommes t'ont longtemps cherché, ils t'ont espéré maintenant ne les déçois pas. Dans le coffre qu'il y a au centre de la chambre du Bonheur tu trouveras une flûte. Joue. Chante de ta voix résonnante et claire. Envahis de ces sons le monde, laisse couler les notes de musique sur le monde, laisse les vibrations de ta flûte ensorceler et diriger le monde. Et qu’un air d'harmonie et de paix souffle enfin sur notre planète.

Tu pars en sachant ton but, emploies-y toi avec d'honnêtes moyens. Puisse ton esprit, ne pas abuser de ces paroles élogieuses et faire rayonner le monde." Ainsi s'achèvent les paroles du sage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre IV

 

Il a marché. Il a chanté. Il a pensé, pendant longtemps. Seul, toujours seul mais avec une force d'esprit étourdissante par rapport à tout autre être humain. Il ne sait plus depuis quand il marche. Peut être cinq ou six jours… Il ne sait pas. Il lui semble seulement que depuis qu'il est parti, il ne pense qu'a la petite flûte que Monsieur le Destin lui a offerte. Simple, en bois, mais étrange. Les sons qui en sortent sont mystiques. Doux et quasiment imperceptibles comme la voix d'une rivière… Cascade, nymphe… Jour nuit.

Dans ce ciel qui couve tant de mystères, Annahenne est percé par la triste vérité : la nuit se fait une place sur le soleil, grandissante dans sa majesté arrogante. Désormais le temps est compté. Le musicien du Destin se révèle tout à coup d'une torpeur abrutissante. Comment dérober un secret gardé ? En le volant. Et qui est le maître des voleurs ? Le puissant Isigor, prince des souterrains de Xaléapolis.

Et par enchantement Annahenne se retrouve propulsé dans le quartier des valeurs. Le cloaque est saisissant. Les ordures glissent sur des ruisseaux s'échinant sur des pavés glissants. La puanteur infectieuse se mêle aux rôtissoires si grasses du quartier populaire. Une bohémienne surgit et donne une Djellaba à l'Innocent. Des rythmes de bois égaient le pourpre des rues et des marchands vantent leurs bric à brac. La foule s'engouffre au plus profond des ruelles. On le presse, la sueur embaume son corps –girouette qu'on souffle d'avancer. Une corniche graniteuse l'interpelle. Il s'arrête. Net. Au milieu des lépreux, des miséreux et des pochards. Son regard fixe une plaque dégoût dégoûtante de vermines et dégoulinante des vices impardonnables. Il sait qu'il faut la soulever. Le royaume souterrain des mille et un crimes, de l'or et du sang, des filles de joie mais surtout de peine, s'offre à lui… Annahenne se saisit des barreaux oxydés. Des insectes pullulent à ses pieds, blancs, livides, affolés. Il recule et ferme les yeux. Il jette l'entrée des ténèbres et dans l'écrasement tu des centaines de vermines. Il saute. Longtemps, très longtemps la descente s'accomplit, entre des jets de vapeur et de souffleries salées.

 

 

 

 

 

Chapitre V

 

Un choc brutal, puis plus rien ! Une sensation de trou noir dans la nuit de son cerveau. Il n'arrive pas à ressentir s'il est encore entier. Mouvement de sa main. Tâtonnement dans l'obscurité. Elle est là, intacte, la flûte est là. Soulagement. Il scrute l'obscurité. Rien … Enfin si un petit halètement qui le tient en éveil. Qu'est-ce ? L'adrénaline envahit ses veines, aiguisant ses sens, accélérant les battements de son cœur. Il s'essaye à parler

"-Qui est là ?" Pas de réponse. Il se déplace pour s'approcher de la source de cette respiration. Tout à coup Annahenne tombe nez à nez, avec une paire d'yeux luisants et ronds qui le fixent. Il tend la main… Annahenne veut palper le corps dont les yeux sont poignants. Recul des yeux.

Annahenne répète les mêmes gestes longtemps encore, il s'est créé une sorte de jeu entre les deux paires d'yeux qui s'observent dans le noir. Mais la patience du poète l'emporte. Désormais il tient le petit corps à sa merci. Il sert la petite chouette dans ses bras ; après cette lutte par instinct de survie, une énergie se dégage des deux corps. On dirait qu'il se passe une sorte de symbiose entre les deux êtres. Annahenne a l'impression de percevoir les choses comme la chouette et de donner comme une partie de lui-même.

Sa nouvelle amie le guide. Elle est ses yeux. Après l'établissement d'un pacte d'entraide, Annahenne a ramassé sa flûte, a pris la chouette sur son épaule et s'est mis à marcher. Maintenant dans l'obscurité il voyait. Maintenant dans l'obscurité il aimait. Il avait toujours eu peur de la nuit. Avant… Désormais, il avait l'impression qu'un soleil, blanc écarlate l'éclairait, sans pour autant pouvoir le distinguer. Une sensation étrange parfois l'étourdissait, il lui semblait qu'il portait en lui quelque chose de divin, d'unique. Puis quelques secondes plus tard il se demandait pourquoi il avait eu cette pensée aussi inimaginable ! Cheminement dans les ténèbres réelles où il était plongé et se débattant dans celles naissantes de son esprit, il ne vit pas l'esquisse d'un foyer de lumières et d'ombres à l'horizon.

Lumière du feu, chaleur de la peau d'ours qui l'enveloppait, douceur des mets qu'il mangeait, Annahenne se délectait devant un vieillard qui lui avait offert la maigre hospitalité de son feu. Notre jeune héros se demandait ce que le destin lui réserverait… Son animal protecteur à côté de lui, il prit sa flûte et joua un air, mélancolique désespéré. Quand il eut fini le vieillard lui raconta une histoire. Il n'avait pas la prétention d'être conteur mais les nombreux voyages qu'il avait faits lui procuraient expérience, savoir et sagesse. Sa voix était pénétrante et teintée d'un léger accent chantant.

_ "Il était une fois un jeune écuyer qui accompagnait son maître à la chasse, il était simple et pur. Puis au fil du temps, à force de carnage de chevreuils, de sangliers et d'oiseaux, il devint aussi barbare que son maître. Un jour qu'il se promenait seul dans les bois, il vit une biche blessée et l'acheva. Il présenta la tête de la bête à son maître comme trophée. Il fut adoubé par son maître. Le pauvre garçon eut la même attitude avec sa mère. Elle le chassa de chez lui. Elle enfant de la nature, elle lui avait appris le respect des animaux et des plantes. Et voilà qu'il était devenu aussi barbare réduit à ce que l'esprit du plus fort gagne. Cette femme incarnation de la nature mourut peu de temps plus tard. Son enfant avait offensé la nature, et l'avait blessée au plus profond de son âme. Il est des blessures qui ne guérissent pas. Nature elle naquit, Nature cette femme mourut."

Annahenne avait une larme à l'œil. Il semblait démuni face à cette force morale qui pousse quelques personnes à la mort, car elles veulent aller jusqu'au bout dans leur idéal… Le vieillard lui prit la main et un flux nerveux passa entre les deux hommes. Métamorphose du vieillard en un homme à la fleur de sa vie. Il se présenta.

_ "Je suis Isigor Prince des voleurs. Je ne peux que me découvrir devant une émotion aussi poignante jeune homme. J'espère que ce conte vous aura parlé. A vous d'aller plus loin maintenant jusque bon vous semble N'oubliez pas que vos choix sont arbitraires. Voici un sifflet, vous êtes apte à vous en servir, vous pouvez réveiller n'importe quelles idées abstraites de votre esprit… Le Destin, les Valeurs morales… Bonne chance, vous en aurez besoin."

Ce furent ses derniers mots, il s'enroula dans sa longue cape et disparut comme par enchantement.

Se retrouvant seul notre graine de poète comprit vraiment le sens de la vie. Lutter, combattre, avoir foi en ses idéaux et y croire jusqu'à la mort. Annahenne se leva et prit les armes Les siennes, un regard perçant capable de voir loin et dans la nuit, une flûte apaisante et désormais un tout petit sifflet.

 

 

 

 

Chapitre VI

 

 

Les catacombes de Xaléapolis n'avaient jamais été aussi claires. L'élu voyait à travers la matière. Les murs devenaient particules inertes, granuleuses. Les rats apparaissaient peste ou lumière. Don prodigieux de se promener dans les corps. Seule lui manquait la faculté de transgresser la physique terrestre : voir à travers les âmes ; devenir une autre personne par transfert spirituel. Si les fibres concrètes ne révélaient pas de vérités, alors l'Ancien Ecrit détenait en son aura et pas en sa gravure la clé de l'énigme. Mais trouver la météorite semblait être tâche ardue. La légende urbaine racontait que les peuples de la Toundra étaient les seuls gardiens du signe mythique. Les clergés tendaient à croire que cette étrange ethnie vivait près du centre de la Terre ; mais atteindre ce point du globe nécessitait de traverser le monde inférieur, monde des Zyglomies, créatures bestiales cruelles et cupides ; puis si le prophète réussissait à tuer leur Héros, il accéderait à la ceinture gravitationnelle, où seul le harnais du Héros peut guider le tourmenté à la Toundra.

Il faudra donc tuer, Annahenne, tuer pour sauver une Terre. Un crime sauverait un génocide divin diabolique destructeur piteux.

Le poète n'était désormais plus l'éphèbe de la cascade. Il était désormais homme, homme de chair, homme de sang. Il avançait à travers les dédales sombres, explorant chaque tréfonds de frontières de Xaléapolis. Il devait trouver une arme. Une épée sans doute. Une épée magique animée d'une conscience du Bien. Et même dans le pays où l'on ne va jamais, le plus inattendu des signes t'attend.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre VII

 

 

Annahenne tremble doucement. La lourde noirceur illumine son chemin. A terre, des gravas, souvenirs inachevés d'une tentative de colonisation de l'Ombre Tout autour volent des particules anonymes, rouges, grises, esquisses de cendres. Etrange. Il est perdu. Seul. Seul avec sa chouette. Seul. Il s'assoit sur une poutre moisie, et passe sa main dans sa barbe naissante. Le temps est compte, sablier infernal qui étouffe les quêtes. Ses doigts sortent sa flûte et la portent à sa bouche. Le silence profond accompagne ce son mélancolique. Mélodie édulcorante, libre de se propager, cri de l'âme contre ses tortionnaires, Annahenne ferme les yeux et laisse son instrument porter son cœur ; le poète se sent transporté, flotte à travers les notes qui se répercutent contre les cloisons, un tam-tam tape l'air et des chaînes se cliquent, claquent des mains sur des poitrines, et au milieu Annahenne se réveille. Pourpre, tout est pourpre, brûlant, acidulé et visqueux. Lave ruisselante à perte de vue, grumeaux formant une périostite pernicieuse à l'excroissance terrestre, stalactites stomachiques. Au bas de la Vallée

Ardente, un stripage d'éclairs entre deux pics forme un mouvement perpétuel, dessinant une tête de gargouille rappelant celle de l'Hôtel de ville de Xaléapolis. Etrange. Un froissement d'ailes derrière lui. Nul ne sait si c'est l'instinct de la chouette ou Annahenne lui-même, mais l'Elu fait un gigantesque bond de côté. Une voix rauque et gothique résonne.

_ "Tu es en retard d'une lune Annahenne ! Bienvenue en Enfer."

Choc émotionnel, stress naissant, inexorable peur, destin dévié, mort inévitable. La tribu l'entoure. Tribu de pierres liquides, bouillonnantes et en perpétuel cheminement. Annahenne se voit déjà entouré de ce fleuve rouge, toujours interdit, sans pouvoir faire le moindre mouvement. C'est beau cette rivière visqueuse ! C'est chaud, l'impression d'être dans un sauna où la peur semble être la douche froide. Chaleur de plus en plus forte, de moins en moins d'air aussi. Du rubis qui coule à flot. Le cerveau d'Annhenne est en ébullition comme la lave qui l'entoure. Il se rend compte qu'il est sur un îlot au milieu d'une mer de lave qu'il ne peut rien faire, qu’il n'y a aucune issue. Cruelle vision que de voir l'eau qui coule au loin dans la vallée. Etait-ce cela son destin, être le martyre pour reconduire le peuple dans une bonne voie, pour entretenir l'existence d'un enfer dicté par les lois divines. Il se sent comme un hérétique de son millénaire, sorcier des mots alors qu'il ne voulait être qu'une bonne fée. Tout à coup il repense au maître des Voleurs, il repense au sifflet qui peut réveiller des idées abstraites… Dans la semi-conscience, cette pensée paraît l'ultime réalisable. Il extirpe avec difficulté son sifflet de sa poche et souffle dedans de toutes ses forces. Dernier flash dont se souvient Annahenne avant de sombrer dans un tourbillon de chaleur et d'odeur nauséabonde, celui d'une femme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre VIII

 

 

Etrange créature, mi-femme, mi-guerrière. Toute de noir vêtue. Masculine beaucoup trop à son goût, seule sa beauté adoucit irrévocablement la dureté des traits de son âme et la rend plus mystique que sombre. Seau d'eau fraîche dans la figure, réveil immédiat non sans être pour autant désagréable.

_ "Oh ! Tu te lèves fainéant la journée va commencer et tu es encore là à dormir ! Aller active ta graisse, je t'attends."

Dommage. Paroles trop crues dans une si jolie bouche car Annahenne a dû rêver en étant éveillé car son rêve a pris forme et se mout sous ses yeux.

Mais au moins la solitude est rompue. Il la regarde avancer d'un pas décidé avec un sac sur le dos, ayant la même fonction qu'un camping car, modèle réduit et beaucoup plus lourd qu'une carapace. Lara Croft n'est plus qu'un maigre fantasme face à cette femme et à sa coque de dureté. Peut- être même un peu trop sèche. Annahenne se prend au jeu. Regards. Nombreux, des fois attentionnés, d'autres plus critiques. Elle n'est pas tellement bavarde, Annahenne l'explique par une timidité et un manque de sociabilité accrus par une solitude prolongée. Frustre, non, seule. Rien n'échappe à son œil psychologue entraîné, même le caractère virulent de cette charmante personne, et sa volonté de fer sont mis à nu. Ce dialogue de regards s'installe, pendant des heures de marche. Marche d'ailleurs sous un soleil brûlant, marche sur des terrains escarpés, marche qui mène à la mort.

_ " Merci", fut le premier mot prononcé par Annahenne. Il ne put le faire avant, il ne sut le faire avant, même s'il avait beaucoup sué avant. Arrêt de la fille lorsqu'il prononça ces mots en lui posant la main sur l'épaule. Son air se radoucit, elle parut beaucoup plus jeune, vulnérable, mais accompagnée aussi par un peu de réticence. Contact inconnu, ou interdit ? …

_ " Ecoute, j'ai peut-être été un peu dure avec toi, mais il faut que tu saches que la nature vous a fait beaucoup plus fort physiquement. Votre faiblesse morale et psychologique contraste avec votre singularité masculine qui est le muscle, et par opposition nous, bien que nous soyons du sexe faible, les dopamines des neurones sont nettement plus actives. Vous les hommes restez là à attendre la mort, avec un fatalisme aigu tel un protagoniste des tragédies raciniennes. Si j'ai pu te sauver la vie c'est qu'auparavant je me suis sauvée, toute seule. La vie est une épreuve que l'on doit endurer, seulement vous renoncez à sauter l'obstacle, pensant le contourner, plutôt qu'à vous faire mal." Tout en disant ces dernières paroles, elle a ôté ses bottes en cuir qui montent jusqu'à mi-cuisses. Et lui montre ses pieds, se chevilles, ses mollets, plus ou moins difformes, entourés de bandages.

Stupéfaction ! Elle ne semble pas connaître la souffrance, cette battante, automutilation pour un monde qui ne reconnaîtra pas un tel sacrifice humain. Annahenne défait les bandages. De ses jambes momifiées, se dévoile de la chair mise à nu, de la chair infectée… Indescriptible.

De son enfance passée seul, au milieu des bois, il a hérité des savoirs et des bienfaits de la nature. L'Hermite délaissé et craint de tous, avait été gagné par la sympathie de cet enfant sensible et lui avait enseigné l'art de la médecine naturelle. Il ramassa plantes et baies pour en faire des cataplasmes aux brûlures de la jeune fille, toutes les plantes aux vertus apaisantes et cicatrisantes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre IX

 

 

Cette entraide a créé des liens entre ces deux jeunes personnes, l'une dure, masculine et pourtant de sexe féminin, l'autre son contraire : garçon efféminé et sensible. Mélange harmonieux mais hétéroclite, unité faite par les deux moitiés par moments, unité qui se désagrège à d'autres… Force suprême qui émane de cette combinaison, force conquérante, vindicative… Pourquoi cet homme et cette femme en ce lieu… Amour naissant ou amitié grandissante ?

Complicité impressionnante sans mots, seulement la vie passe dans ces yeux. La jeune fille témoigne de toute la gratitude de son âme par des regards, mais sa voix reste sèche. Elle raconte son histoire allongée dans la pénombre d'une nuit étoilée.

_ " Petite ma mère m'a abandonnée, j'ai dû grandir seule en face des hommes, seule en face du monde, avec la faim seul rattachement à ce monde de brutes. Que devient un agneau au milieu des loups ? Il se transforme, montre désormais ses dents jadis douces pour survivre et défendre son territoire ! La vie c'est la loi de la jungle, la loi du plus fort ! Comment ne pas en vouloir à sa mère cruelle, à une mère qui abandonne ses enfants. Et le seul héritage, que dis-je, fardeau qu'elle m'a laissé c'est un prénom. Seul objet de mon identité, seul lien avec le passé : CENDRILLON. Inscrit à vie sur une chaîne en or. J'ai beau eu m'inventer une vie, changer de nom, il est revenu me poursuivant. Un jour un vieillard qui mendiait au bord du chemin, m'a appelé par mon prénom, vieil inconnu savant. Depuis ce signe je cours au-devant de mon destin, avant que ma destinée ne me rattrape. Certains choisissent la mort, pourquoi pas ? Mais moi je préfère la mort à travers la vie. Lutter même en enfer, au milieu des flammes, seule avec mon courage et mes tripes, seule avec ma mort. Chaque jour la vie est une bataille, pour vivre, mais pour finalement mourir."

Elle se tut après ce monologue débité à toute vitesse. Poids des mots qui résonnent dans la tête d'Annahenne. Pris de conscience d'une dure réalité, plus dure qu'il ne l'avait jamais imaginée. Il va devoir durcir son âme, il se veut protecteur face à cette forte, trop forte Cendrillon.

Le héros sent son cœur résonner sans trêves. Tenter de sauver le monde ; ce monde qui exclut et rejette. Ce monde qui t'ouvre les bras si tu es Roi, qui te traque si tu es mendiant. Haine d’ Annahenne contre sa mission. Suspicion contre le bien, envie de se jeter dans les bras de Cendrillon. Désarroi de la démonstration. Il sent son unité fragilisée. La chaleur revient. Doucement, acidulée. La brûlure approche. Doucement crépitante. Un xylophone sonne, les larmes envahissent le visage blanc de cet enfant empathique. Cendrillon s'approche et lui tend les manches de linceul noir. " Allons réveiller le jardin…" Anesthésie nirvanesque aux portes de l'oubli. Souffrance et libération se mêlent en Annahenne. Et pourtant l’Elu perçoit un rayon divin. La fille l’a sauvé sans compassion. La fille l’a aidé sans amour. Son histoire frôle les flammes. Préférer la mort à travers la vie, c’est détruire, détruire tout espoir, toute humanité. Noir apocalyptique cette fille n’est qu’illusion ; Annahenne implose, se métamorphose.

-Non fille de Satan à la beauté figeante. Tu n’es que la Malin. Mais désormais au travers du royaume des ténèbres je vois. Lucifer tu ne peux rien contre moi je vis déjà en toi.

Le Diable sort de sa cape. L’Enfer réapparaît. L’armée des ombres entoure Annahenne, rouges, globuleux, monstrueux.

-Et que peux-tu sinon mourir ? Chétif pourceau au regard de lin et à la chair de Lys.

-Je peux te tuer à jamais. Tu n’es qu’une funeste erreur, tu n’es pas le Mal. Tu n’es qu’une vision des hommes. Le Mal est nuit. Tu es feu. Au nom des forces du Bien je décide ta mort.

Annahenne se met à terre, et ferme les yeux. Trouver la faille. Au-dessus la meute des gargouilles sanguinaires fonce sur lui. Soixante-six maléfiques démons. Agir, vite. La faille. Le premier envoyé tend ses griffes, si prêtes à tuer. Esquiver à tout prix. Esquiver le maudit. Lourdes secondes qui durent une éternité. Incroyablement le héros se jette le premier sur le prédateur et lui tranche la gorge avec ses dents. Râle du corps inerte. Soixante-six moins un et le symbole disparaît. Soixante-cinq insignifiant. Il faut une baguette au magicien ; il faut ce chiffre au Malin.

Un silence fait trembler les murs. Le rouge furieux est aspiré aux pieds d’Annahenne, décomposition de matière. L’énergie siffle et se refond. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Une épée naît de la fusion. Annahenne est désormais chevalier, prêt à sauter dans le transbordeur…La chouette ; l’épée ; la flûte…

 

 

 

 

 

Chapitre X

 

 

 

Transbordeur de ses rêves…Rêves de transbordeur…Annahenne ne sait plus. Il a trop pensé, il a trop combattu. Il est parti de Xaléapolis enfantin, sensible, peut-être un peu trop, et il se retrouve là, dans ce transbordeur, las, amer d’avoir dû prendre les armes. Combats intensifs…Il y a tant de temps qu’il n’a pas pu se blottir dans les bras de sa mer. Enfant il est parti, il a parcouru les chemins de la vie. Annahenne a grandi, mais à quel prix ? Pour la foi d’un idéal, pour la sauvegarde de son pays, pour la survie de son peuple ; il a dû sacrifier sa personnalité tout entière.

Quand il rentrera dans sa ville natale, tout le monde le félicitera pour ses actions courageuses, on scandera son nom, on le portera à la une des médias ; il y aura même certainement une rue qui portera son nom ! Mais personne ne saura que dans le labyrinthe de son cerveau, des ruines béantes gisent en proie à tous les vœux du Ciel. Il n’aura qu’une solution, ce héros bientôt démodé ; c’est se replier sur lui-même. Alors c’est sûr il s’essaiera à vivre mais les séquences de violence, d’ivresse fantastique s’afficheront toujours dans les brumes de ses souvenirs. On l’oubliera vite ce doux héros trop modeste, on oubliera ses actions trop fécondes qui ont désormais et pour toujours fait triompher les forces de la vie sur celles du Mal…

Il est là devant le transbordeur qui doit le projeter dans une autre dimension ; mais pour l’instant il fait le bilan de sa vie. Que dire de plus que ces écrits ? Tout semble si irréel. Courage Annahenne, c’est bientôt fini. Ton destin va s’achever dans un court laps de temps…

Il s’assied sur les marches de cette masse mécanique et se met à jouer de la flûte. Tendre mélancolique mélodie s’échappe de l’instrument. Notre poète pleure, il pleure de rage, de fatigue, depuis quand n’avait-il pu pleurer ? La chouette compagnon de joie et d’infortune le regarde de ses yeux jaunes. A travers ses larmes, Annahenne croit voir deux Lunes, deux toutes petites Lunes…Il prend la chouette dans ses bras. Il lui semble qu’il y a la même chaleur, la même complicité qu’au premier jour de leur rencontre.

Mais il sent sa lourde épée accrochée à sa ceinture, lourde de meurtres, maculée de sang, par beaucoup trop de sang. Un goût amer rouge de sang vient harceler ses papilles.

Annahenne pense qu’il lui faut monter dans le transbordeur et que le chaos changera pour toujours, soit en néant, soit en renaissance. Il sent qu’il a les forces physiques, mais les plus vitales, les forces morales et mentales, s’épuisent d’heure en heure.

Tant pis il rentre, les portes se referment automatiquement derrière lui, il n’a plu d’autre issue possible. Une voix dans sa tête martèle ses cellules grises d’instructions.

" Se sangler. Prendre le casque à sa gauche et l’enfoncer sur son crâne. Mettre la chouette dans la cage prévue à cet effet. Appuyer sur le bouton orange qui clignote. Départ du compte à rebours… "

Annahenne se laisse scotcher au siège par la force centrifuge. La pénombre du cosmos l’envahit ; d’abord il scrute toutes les planètes, une myriade d’étincelles indénombrables. Mais vite épuisé par le voyage interstellaire, il se laisse tomber dans un repos profond, sidéral.

Pendant qu’il dort, le transbordeur machine infernale s’est propulsé plus vite que la lumière. Il a su arpenter un chemin vierge dans l’antimatière où nul homme de la surface de la Terre n’avait encore accédé. Mondes inconnus tantôt effrayants, tantôt accueillants…Hélas personne ne gardera le souvenir, ou la moindre image car Annahenne dort bel et bien, ivre d’inconscience dans ce non-être.

Le hublot continue à assister à des scènes étranges, irréelles, puis il se stabilise dans une certaine obscurité. L’aube de demain commence à se lever, mais Annahenne ne regardera pas les soleils se lever, ni la nuit se lover, non lui enfant du peuple il dormira encore deux jours entiers. Pourtant derrière la vitre se laisse deviner la vie qui regorge dans cette cité médiévale et les flux qui l’en gorgent et sa toux qui la soulage. Ici lorsque Annahenne se sera éveillé, apparaîtra l’huis clos d’un clash entre deux êtres pour la survie d’une espèce, l’Homme…

 

 

 

 

 

 

Chapitre Ultime Bis

 

 

 

 

" Flash info Xaléa FM ; la pénombre s ‘abat de plus en plus franchement sur notre Monde. La communauté scientifique émet les doutes les plus sceptiques ; une comète exponentielle se dirige vers nous et devrait rentrer dans notre atmosphère d’ici trois jours. Les sectes apocalyptiques ont déclenché des émeutes dans les principales cités de la planète. Moscou est en feu. Paris est sous les pierres, Sydney est déjà plongé dans le crépuscule. Xaléapolis et son Ordre religieux préparent une éventuelle guerre contre de plausibles forces du Mal ; les hommes et androïdes de moins de deux années lumières sont mobilisés. Les gouvernements internationaux gardent le silence, alors que le président du Canada a démissionné. Les compétitions d’Arena-Ball sont suspendues ; les joueurs appellent au calme…Fidèles auditeurs, ceci est peut-être un des derniers bulletins d’informations ; restons dignes même devant la fin des Temps…Aaron de la Vega à San-Tribal pour Xaléa FM. "

Il n’avait jamais fait aussi froid entre les tropiques. Les fleurs commençaient à disparaître et des millions de cadavres d’animaux, surpris par le brusque changement climatique, apparaissaient çà et là. La nuit hésitante paraissait figée aux lèvres d’un Dieu en éclosion. Depuis des jours, les démocraties ne parvenaient pas à calmer leurs populations. L’exacerbation, la peur, la folie, faisaient descendre les peuples dans la rue. Soulèvement de pavés pour soulager l’excitation fiévreuse des gens. Il faut un coupable, la rébellion contre l’humaine condition tournait à la folie. Un parfum de sang, de fanatismes courait à travers les boulevards, à travers les places, à travers les champs. La sauvagerie était telle que la foule piétinante se piétinait elle-même. Cauchemar humain ; les armées tiraient à vue. Ce n’était plus des criminels qu’on abattait, qu’on repoussait, c’était une tuerie d’enfants. Hommes devenus chiens, cœurs devenus flammes. Les vitrines des magasins étaient saccagées, les armureries dévalisées.
La compagnie des eaux ne parvenait plus à traiter les bactéries, les épidémies regorgeaient des égouts. Ebola revenait, la fièvre jaune infectait, les pestes bourgeonnaient dans la peau. Et le pire au milieu de ce carnage, c’était ces suicides ; envolées mortelles aux précipices du désespoir ; suicides atroces, par millions à travers les veines du globe…Plus guère d’espoir dans cet ozone surchargé de globules sporadiques et de lente désagrégation…Sauf pour une assemblée.

Les moines entouraient le Vieux Sage. Le Pentacle des Gardiens de l’Ancien Ecrit se concertait télépathiquement. L’Elu avait créé de ses actes l’Epée de Justice. Il se déplaçait actuellement à travers le transbordeur, " cheval mécanique " dans le texte sacré, qui devait le conduire vers l’ultime étape, étape psychique où Annahenne devrait " rompre le miroir qui empêche de voir ". Les mystiques suivaient le Chevalier depuis le royaume des voleurs. Les torches enflammaient leurs regards, et une odeur de cannelle accentuait la magie de leurs mains ridées.

Le Vieux Sage prend la Parole.

-" L ‘Elu a réussi le Parcours initiatique. Mais seul il ne pourra vaincre le Mal du Mal.

-Que faire alors ? Envoyer un second aventurier ?

-Au grand jamais non ! Il faut compléter ce qu’il lui manque, le porter à l’apogée de ses dons…Appeler le grand Tantaclès.

-Mais enfin cela risque de tous nous tuer ! Il est dit que " Tantaclès ne peut agir que dans un cœur pur ; malheur à l’Humanité qui l’a invoqué dans un être imparfait "…

-Je connais l’Ancien Ecrit aussi bien que toi. Annahenne est l’être parfait. Fort comme un homme, fragile comme une femme. Alliance de l’épée et de la larme. Du coup et du réconfort. De l’espoir aveugle et du désespoir clairvoyant.

-De toute façon il faut agir. Le Vieux Sage a décidé. Ainsi soit-il.

Les toges se retirent dans une cavité poussiéreuse. La porte se referme. Un flash se laisse deviner à travers les interstices de la pierre. Seuls restent les cheveux blancs et les restes de volailles sacrées dans la salle du Pentacle. La suie embrasée tombe difficilement sur le sol grisâtre et sablonneux ; jusqu’à sa disparition dans les motifs magique. Nuit. Légère fumée de la bougie qu’on éteint. Les heures passent.

 

 

 

Chapitre Ultime

 

 

 

Réveil difficile dans la bête de métal. Traumatisme des jours passés dans l’espace. Les sangles se délacent automatiquement et la porte principale s’ouvre monstrueusement, dans un fracas de terres, de poussières et d’acier. L’air étouffé rentre dans le transbordeur. Une étrange lumière attaque les yeux meurtris du jeune prodige. Son corps inerte se met en branle. La chouette a disparu. Elle ne reviendra plus Annahenne, elle ne volera plus entre ton cœur et le ciel. Elle a achevé sa mission et s’est dématérialisée au cours du long voyage. La flûte gît sur le tableau de bord. Etrange importance qu’on donne aux objets dérisoires. Seule l’Epée semble avoir encore sa place dans cette ambiance de mort. Dans le reflet de celle-ci le héros se devine. Un regard de feu a remplacé la candeur de sa cascade. Puisqu’il faut combattre.

Annahenne sort de l’engin. Devant lui s’ouvrent des cratères de cendres grises, impersonnelles. Un éclat de pierre écorche son pas. Il se penche. Soupir. Stupeur. La poussière écartée laisse place à une gravure sacrée. Annahenne marche sur l’Ancien Ecrit.

L’horizon semble se perdre en un trou béant, flou. Annahenne comprend. Il court, il court à pleins poumons, à en perdre la tête, l’issue semble proche, elle luit de reflets noirs, tremble d’une masse physique noire, absorbe et ne rejette rien. Noir tout est noir. Annahenne saute, plonge dans cet océan noir, il ferme les yeux et se laisse engloutir, emporté par les flux noirs, décidément noirs, ballon de cocagne ballotté dans un univers venté. Tourmente perdue qui vole en rafales. Puis expulsion brutale, à terre.

Le héros roule sur cette herbe glacée, puis stoppe sa course au milieu de nulle part. La rosée neigeuse transperce son mal de crâne. Il se lève puis rechute. On le dépossède de son corps qui brûle. Haine hurlante énergie qui rentre en lui, il se dresse contre sa volonté. Puis rechute, tremblante pathologique de l’animal qu’on va abattre. Puis plus un geste. Puis une brûlure inhumaine. Puis plus rien. Juste un tatouage. " Tantaclès ", en lambeaux de peau dans sa cuisse meurtrie. Une étrange force remplit l’Elu, l’impression de dominer ses membres, de dominer la Nature. Nature qui frappe Annahenne. Toundra à perte de vue. Paysage de fin de vie. L’assaut final est là. Toundra coma.

Il sent une présence derrière lui, étrangement familière. Volte face. L’imprévu l’observe. Toundra coma. Etrange être au regard de feu et à la silhouette de femme… Toundra coma. Annahenne va devoir se battre contre Annahenne.

L’Epée de Justice sort de sa gaine, de même pour sa réplique. Le sol tremble et la nuit encercle les deux gladiateurs. L’Elu ferme les yeux et libère l’essence de son être…

L’énergie se déverse à travers le monde entier. Les chaînes hertziennes envoient d’étranges signaux, les écrans se brouillent de part le globe. Puis les images se trouvent. Images de la toundra. Images du duel. Les fréquences sont brouillées et bloquées sur le canal catastrophe. Les peuples ont cessé de combattre. Et sont fixés devant les rares télévisons encore en état de marche.

Le duel démarre. Toundra coma. Attaque, pare, recule, esquive. Délire des lames sur le combat des larmes. La pression est insupportable. L’affrontement ne se finit jamais. Similitude parfaite, attitude semblable. Cauchemar. Quand l’un se blesse l’autre souffre. Mariage du pire. Pour le bonheur des autres.

Annahenne comprend alors. Seule sa mort délivrera le monde. Plus rien à perdre. Il a piégé le mal dans cette arme, c’est elle qui transpercera le sortilège. Courir à jamais. Toundra coma. Le pic en avant, la peur à des lieues. A jamais. Cri. Sourire du fatalisme. Dernier agenouillement. Les Siamois fusionnent.

Une explosion perce le mur du son. Faisceau blanc qui monte à travers les nuages, à travers les étoiles. Les cumulonimbus s’écartent. Un soleil d’un ivoire parfait domine la voie lactée.